Op-ed | Lunapolitique : 10 points à considérer

La lune est à nouveau l’objet d’une compétition entre les grandes puissances spatiales. Ces puissances visent – peut-être même au cours de cette décennie – à établir une présence humaine permanente à la surface de la lune et sur son orbite, et à exploiter les ressources lunaires à des fins économiques.

Cette concurrence renouvelée pour la lune est à la base de l’essor de la lunapolitique : là où les intérêts politiques et économiques se croisent avec la topographie et les propriétés physiques de la lune, depuis sa surface jusqu’à l’espace cislunaire. Les concurrents sont principalement les États-Unis et la Chine, mais aussi l’Europe, le Japon, l’Inde et la Russie, ainsi que les entreprises qui espèrent exploiter les ressources de la Lune. La lunapolitique est l’équivalent de la géopolitique, et c’est une réalité croissante et importante qui occupera les diplomates, les cadres et les stratèges pendant des décennies.

Compte tenu de l’importance croissante de la politique lunaire, je propose les dix points suivants à l’attention des personnes chargées de créer le cadre politique et économique de notre avenir sur la lune :

1. La concurrence politique et économique pour la lune est généralement un phénomène positif : La concurrence est saine, mais la concurrence pour la lune a besoin de règles de conduite et de principes convenus, étayés par un droit de l’espace largement accepté, en particulier le traité sur l’espace extra-atmosphérique de 1967. L’alternative risque de déboucher sur une course à la lune à somme nulle, ouvertement militarisée, qui ne profitera à personne sur le long terme. La politique lunaire est essentiellement la gestion de cette compétition.

2. Actuellement, les États-Unis sont le moteur principal de la politique lunaire : C’est la seule puissance spatiale aujourd’hui capable de réunir les capacités technologiques, les ressources financières et la volonté diplomatique nécessaires pour jeter les bases d’un cadre lunapolitique largement acceptable. Les accords d’Artemis pourraient en constituer la base, mais ils ne donnent pas aux États-Unis un rôle de leader ; l’Amérique pourrait se retrouver isolée si elle ne tient pas compte des préoccupations et des intérêts légitimes d’autres pays, notamment ceux de la Chine et de la Russie.

3. Le pouvoir lunapolitique est fondé sur le pouvoir géopolitique sur Terre : Les plus grandes puissances lunapolitiques de l’avenir seront celles qui possèdent aujourd’hui sur Terre les conditions géopolitiques favorables leur permettant d’être des puissances spatiales. Ces conditions comprennent des installations de lancement spatial qui permettent un accès régulier à l’espace cislunaire, une main-d’œuvre hautement qualifiée et motivée, une économie et un climat commercial dynamiques et développés, ainsi qu’une base scientifique, technologique et industrielle de pointe. Il est donc très probable que les États-Unis et la Chine seront les principales puissances lunapolitiques.

4. La lunapolitique est autant économique que politique : Tout comme la géopolitique sur Terre a une importante composante géoéconomique, la lunatique aura un programme économique considérable qui nécessitera une compréhension approfondie de l’évolution de l’économie politique et de la dynamique des affaires sur la Lune, sur et autour de celle-ci. Si l’économie lunaire sera une composante importante de la politique lunaire, les intérêts commerciaux étroits sur la lune ne devraient pas dicter les intérêts stratégiques et politiques plus larges et à plus long terme des puissances lunaires.

5. La lunapolitique légitime permettra la liberté de passage vers la lune pour tous : Avec une clairvoyance suffisante, une architecture lunapolitique légitime garantira la liberté de passage et de navigation entre la Terre et la Lune à tout pays ou entreprise capable de le faire. Les demandes ou conditions unilatérales interdisant à certains acteurs l’accès à la lune sont un raccourci pour délégitimer toute architecture convenue.

6. Elle favorisera également une activité et une présence durables sur la lune : Le pauvre héritage environnemental de l’humanité sur Terre ne devrait pas être reproduit sur la lune, ou ailleurs dans le système solaire et au-delà. Une architecture lunapolitique doit consacrer des principes et des pratiques qui favorisent sa durabilité politique, économique et environnementale.

7. Les alliances lunapolitiques changeront et évolueront constamment : Comme sur Terre, les alliances lunapolitiques ne sont pas permanentes et changeront inévitablement en fonction de l’évolution des intérêts politiques et économiques. Il est essentiel qu’une architecture lunapolitique durable puisse résister à des alliances changeantes et à des intérêts modifiés.

8. Les militaires soutiennent l’ordre lunapolitique, et non le dominent : Une architecture lunapolitique légitime peut assurer un large soutien international tant qu’elle fait avancer un programme essentiellement civil et économique. Toute militarisation ouverte de la lunapolitique – par n’importe quel pays sauf dans les circonstances les plus exceptionnelles – sapera la légitimité et provoquera une réaction internationale négative. Cela ne signifie pas que l’armée n’a pas de rôle à jouer dans la politique lunaire ; cependant, ce rôle devrait consister à garantir la liberté de passage et de navigation, la recherche et le sauvetage, et à faire respecter les normes de conduite internationalement reconnues. Aucune armée nationale n’aura le monopole de ces fonctions, et le rôle de l’armée dans la politique lunaire devrait plutôt être multinational.

9. La lunapolitique est normale, la Lunapolitik ne l’est pas : La lunapolitique sera un sous-produit normal des intérêts politiques et économiques croissants dans la lune, et rejeter le concept à partir d’une notion mal placée selon laquelle la politique n’a aucun rôle dans notre présence future, c’est inviter une alternative encore pire. Accepter la lunapolitique, c’est aussi accepter la responsabilité du bien-être futur de notre lune et de notre présence sur celle-ci. Ce qui n’est pas normal, cependant, c’est la Lunapolitik – une approximation lunaire de la géopolitique nazie allemande – où la concurrence est sans limite, rapace, à somme nulle et ouvertement militarisée.

10. La lunapolitique est un jeu de longue haleine, et pas seulement une question de cycle électoral : Enfin, la lunapolitique exigera une vision à long terme, une réflexion stratégique et une grande dose de prudence et d’intérêt personnel éclairé. Bien qu’inévitablement, la politique lunapolitique sera, dans une certaine mesure, entraînée dans une politique nationale de clocher, ceux qui sont chargés de s’occuper de l’agenda lunapolitique devraient faire de leur mieux pour constituer des groupes d’intérêt bipartites et multinationaux soucieux du bien et de l’intérêt communs.

L’avenir est intrinsèquement inconnaissable, et le programme lunapolitique décrit ici connaîtra sans aucun doute des défis et même des revers.

Mais l’avenir est également modelable, et c’est notre choix collectif de savoir si la lunapolitique ouvre de nouvelles opportunités économiques et possibilités scientifiques, ou si notre avenir dans l’espace se termine avant même d’avoir pu commencer.


John B. Sheldon, Ph.D., est le fondateur de Lunapolitics.com, une plateforme de contenu et de conseil stratégique à venir qui s’engage à promouvoir et à garantir un cadre lunapolitique durable et stable pour l’avenir. @johnbsheldon

Cet article a été publié dans le numéro du 13 juillet 2020 du magazine SpaceNews.